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René BERTELOOT

 

 

 

Le fond du verre, Louise . . .

 

 

 


     L’animation gagne le réfectoire, comme à l’approche de chaque repas. Car il est de bon ton de prendre place dans la « salle d’en bas », comme disent les pensionnaires : ils ont décidé des « salles » pour chaque occupation commune. Ils investissent les lieux bien avant l’heure prévue. Celle, affichée à l’entrée de la « salle » — et en bien d’autres endroits, puisque c’est l’article 17 du Règlement intérieur. Mais horaire ou pas, ce sont les cuisinières qui décident.

 

Les matinées d’ennui sont si longues : on vient échanger des nouvelles d’une petite santé qui ne va jamais bien fort. Avec l’âge s’installent les handicaps, la fragilité et la dépendance. On cherche à savoir ce qui se passe à l’extérieur. On interroge alors ceux qui peuvent encore mettre un pied devant l’autre. Et, surtout, ceux qui reçoivent souvent. Mais ce qui se passe, aujourd’hui, à l’extérieur devient de plus en plus extraordinaire, compliqué. Difficile à comprendre. Dehors est devenu un autre monde. Alors, on commente le menu, affiché lui aussi en deux endroits, pour ceux qui peuvent encore lire. Du menu, qui intéresse surtout les gros appétits, vite on glisse aux petites misères et aux problèmes de santé. A la difficulté de vieillir comme il faut, au temps qui ne passe pas et à l’ennui qui pèse…

 

Il y a, bien sûr, une autre « salle », où revenir chaque jour sur les mêmes sujets de conversation. On y a installé la télévision ; et ceux qui la regardent réclament le silence. On n’est plus à l’âge de nourrir les querelles. Alors on baisse pavillon. Et puis, il y a l’autre « salle », celle du billard. Mais les joueurs font de grands gestes, et il n’est pas prudent de rester assis, contre le mur. A cause des longues queues qui peuvent vous atteindre et vous faire mal. Il y aurait bien le hall, juste à l’entrée, mais c’est un continuel va-et-vient, surtout à l’heure du courrier. D’ailleurs, les jumeaux, comme on les appelle, Arsène et Sidoine, y sont installés à demeure, leur transistor posé sur la petite table, entre eux deux. Deux égoïstes, ceux-là. Ils mettent leur appareil en sourdine, si bien que personne ne peut en profiter. Il faut bien le reconnaître : s’ils ne demandent rien à personne, ils n’en disent pas mieux. Passe pour les jumeaux. Mais il y a Noémie, qui tourne en rond sitôt levée, apostrophant l’un et l’autre :

 

         -- C’est-y l’heure d’aller manger ?

 

D’un repas à l’autre elle déambule, mâchonnant dans sa bouche édentée ce qui lui tombe sous la main.

Donc, Noémie. Et puis Louisette. Une solide carcasse à tête de cheval, prête à mordre Lucien dès qu’elle peut le rencontrer. Et Lucien, déjà entre deux vins au saut du lit, ne peut comprendre ce qu’elle lui veut. Croyant bien faire, il sourit, de son sourire niais d’homme diminué. Et qui énerve à coup sûr Louisette.

 

Au fond, Prien a trouvé l’expression juste :

 

— Ici, on n’a qu’à se laisser vivre…

 

Mais, comprenons-nous bien : ce n’est pas une raison pour faire le diable. Il faut bien obéir à la directrice. C’est elle qui commande, qui tient les papiers et passe pour avoir le bras long. Il faut bien suivre ce qui est écrit sur les panneaux. Il faut bien écouter les femmes de service qui viennent frapper à votre porte pour vous dire de faire ceci ou cela. Et bien écouter aussi celles qui s’occupent d’un peu tout. Et même de ce qui ne les regarderait pas. C’est leur travail. Il ne faut pas les contrarier. Il ne faut pas contrarier non plus les dames de la cuisine : elles savent ce qui convient aux vieilles gens. Ce que vous n’aimez pas, laissez-le. Si cela se reproduit souvent, c’est que vraiment vous êtes difficile. Ce sont de vilaines manières, quand on mange en société. Si les plats sont brûlants, patientez deux minutes. Et s’ils sont froids, c’est que vous avez papoté au lieu de vous servir et de manger. Et, surtout, n’allez pas vous plaindre que la femme de ménage a compté des heures qu’elle n’a pas faites.

 

Quand on a la sagesse de se laisser vivre comme il faut, on est vraiment bien, ici. Que veut-on de plus ? Et Prien tonne contre les difficiles, les faiseux d’embarras, qui empêcheraient la maison de tourner en rond.

 

Le voici justement qui prend place, Prien.

 

      — Quand arrive midi, on n’a qu’à mettre les pieds sous la table.

 

Il poursuit, comme chaque jour depuis qu’il s’est placé ici :

 

— Au moins, on n’a pas de commissions à faire, de sac à porter… On n’a pas non plus le souci de chercher ce qu’on peut bien préparer…

 

Hochant la tête, ses femmes l’approuvent silencieusement. La présence et les propos de Prien leur remontent le moral. Certains jours, elles en ont bien besoin. Mais, aussi, elles le lui rendent bien. Leur petite bouteille de vin, elles le lui réservent. Et c’est convenu ainsi. Prien vide sa bouteille à lui juste avant de manger. Sauf le dimanche, où l’on verse une larme d’apéritif. Ce vin cuit, au fond du verre, effraie les femmes.

 

— C’est trop fort pour nous, se récrient-elles ! On ne pourra jamais boire ça !

— Vous voyez bien qu’on ne manque de rien, place Prien.

 

Et il vide l’apéritif de ses femmes dans son verre.

Or, Prien allait justement porter son premier verre à la bouche, quand Pascaline s’exclame :

 

      — Louise n’est pas là ! 

      — C’est bien vrai, Louise n’est pas encore descendue !

      — Elle n’est pas malade, au moins ?

      — Prien ! Louise n’est pas descendue !

 

    Cette fois, c’est Hermance qui s’inquiète.

 

Prien repose son verre. Constate que la place de Louise est inoccupée.

 

— Ma foi, c’est bien vrai : Louise n’est pas là !

— Vous voyez bien que non ! lance Pascaline, agacée. Elle ne cache plus son impatience, à cause d’Hermance.

 

Et puis, Prien est l’homme de la table. Il lui revient de faire le nécessaire, d’intervenir. Malgré elle, elle pense :

 

— Ma petite bouteille de vin, il faut bien qu’il la mérite !

 

C’est donné de bon cœur, mais tout de même…

 

— Louise n’est pas malade, au moins ?

— Pensez-vous, Hermance ! Elle me suivait pour descendre ici.

 

Louise ne redescend toujours pas. Et ce balourd qui ne semble pas vouloir intervenir. Appuyez-vous donc sur les hommes !

 

— Elle aura dû retourner dans son appartement. Peut-être aura-t-elle oublié ses médicaments ?

 

C’est justement la question à ne pas poser. Celle qui va faire exploser Pascaline, dont la journée sera ainsi gâchée.

 

— Louise… des médicaments ?..., ricane l’offensée.

 

Elle porte la main à la poitrine, pour bien montrer que cette seule idée lui fait mal. Et reprend son souffle.

 

— Est-ce qu’on prend des médicaments, quand on a une santé de cheval ?

 

Aux tables voisines, les bavardages diminuent. Pascaline hausse le ton :

 

— Je vous dis que Louise nous fera une centenaire. Elle est plus solide qu’un chêne. C’est du granit, cette personne ! Elle n’a rien ! Non, rien ! Et c’est tant mieux pour elle. Oh ! Ce n’est pas comme moi ! Oh ! Non ! Si je vous racontais par où j’ai dû passer…

 

Mais personne ne le souhaite. Son calvaire, aggravé de récit en récit, elle l’a déjà raconté des dizaines et des dizaines de fois. A tel point que Prien le connaît par cœur. Prien et bien d’autres. Autant dire tous ceux à qui l’âge n’a pas mangé la mémoire. C’est sa coquetterie, sa raison de vivre d’être malade. Quand elle peut houper un nouveau, ou un visiteur, elle ne manque pas l’occasion :

 

— Ca va, vous, la santé ?

 

Avant que son interlocuteur ait pu placer un mot, la voilà qui débite son calvaire. Sans reprendre haleine. Cela coule si naturellement ! Elle arracherait des larmes aux yeux d’un saint de plâtre, tant elle connaît l’art et la manière…

 

Il ne peut transiter le moindre virus dans le foyer, sans qu’il s’en prenne immanquablement à elle, la clouant au lit. Le médecin, pressé d’intervenir, avoue ne pas comprendre. On le taxe d’incompétence. Il s’en retourne, penaud, perplexe, pourtant habitué aux affabulations des gens qui s’ennuient. Que ne lit-il les journaux ? Il saurait qu’en Circassie on a identifié un nouveau vibrion, qu’il y a épidémie sur épidémie au sud du Chili, et que dans un magazine qui circule ici, on décrit dans ses moindres détails la maladie du jour. Dans son lit, Pascaline ne s’ennuie plus, entourée de ses voisines inquiètes. Elle éprouve pleinement la joie de vivre. Sa joie de vivre, qui est de se montrer douillettement installée dans ses maladies, ses maladies bien à elle, autant dire taillées à sa mesure. Entourée du cercle nécessaire des résidents qu’elle a su persuader, elle égrène son long martyre. Elle l’égrène de sa faible voix, qu’elle sait faire trembloter quand l’exigent les convenances. Elle connaît toutes les maladies par leur nom et leur prénom. Elle vous cite les médicaments avec autant d’aisance que les marques de détergents.

 

Parfois, elle accentue son ton souffreteux :

 

— Pourvu que je n’y reste pas !

 

Les voisines, davantage inquiètes font cercle autour de son lit, pour la rassurer. Serrées comme elles le sont, on les sent faisant front à la mort. Elles écoutent. Peuvent-elles douter des souvenirs et des dires de la pauvre Pascaline dont le plus grand réconfort serait qu’on comptât ses jours… Elle ne manque pourtant pas de courage. Elle y trouve la force de plaisanter, quand tant d’autres n’en finiraient plus de leurs jérémiades.

 

— Si le docteur me voyait…, sourit-elle.

 

Ce sourire lui rend des couleurs. On comprend, dans le cercle des intimes, que le moral a son importance dans la guérison des corps.

 

— S’il me voyait, en train de vous parler : il me l’a formellement interdit !

 

Déjà, le cercle entame un mouvement de recul, avec de profondes excuses.

 

— Vous savez, il ne faut pas toujours écouter les médecins…

 

Pascaline parle en connaissance de cause, rassurant les coupables.

 

— Si je voulais obéir au médecin… Tenez, je n’ai pas le droit de parler longtemps, à cause de la fatigue. Ni de lever les bras. Ni de me baisser. Ni de me coucher tard. Ni de m’acharner à regarder la télévision, comme fait Louise. Ou de sortir. Ou de marcher plus que de besoin. Pour ce qui est de la nourriture, autant dire que tout m’est défendu : la viande rouge, et la blanche, et le gras, et le sucre, et les fruits, et les légumes, et le sel, et les épices, et tout ce qui s’ensuit. Pour la boisson, c’est encore plus simple : je n’ai droit qu’à l’eau plate. Mais jamais froide.

 

L’auditoire, consterné, observe un silence religieux. Pascaline peut bien avoir souffert de l’inflammation du scrotum à vingt ans, subi l’ablation de la prostate à quarante et attrapé le piétin du cheval juste avant la ménopause : qui serait assez mufle pour en douter ?

 

— Louise est la plus solide de la maison !

 

C’est dit sans appel. On sent dans son regard qu’elle ne supporterait pas d’être contrariée.

 

Prien, ayant vidé son verre, va se lever. Comme d’aucuns se lavent les mains avant d’entreprendre leur travail, lui, avale un verre avant de ne rien faire.


         — Tiens, voilà Louise ! mâchonne Pascaline, dépitée.

 

Et elle pense :

 

— Il est bien temps, à présent, que cet outil de Prien s’en occupe !

— La voilà, renchérit Hermance.

 

Pascaline et Hermance ont la question sur les lèvres. Mais c’est à Prien de la poser :

 

— Louise, que s’est-il passé ? On vous attendait…

 

Louise sourit malicieusement. Mais toujours pas un mot.

 

— On commençait même à s’inquiéter, insiste Pascaline. L’ironie perce dans le reproche.

— Vous me suiviez, Louise ! Vous me suiviez, et puis froutt ! plus personne. On voit bien que vous êtes toujours en bonne santé, vous !

— On se demandait…, reprit Hermance.

 

Louise prend alors son air le plus naturel :

 

— Il ne fallait pas, voyons !

 

Et, baissant un peu la voix :

 

— C’est le téléphone…

— Le téléphone ? Quel téléphone ? Mais je n’ai rien entendu, moi…

— Vous, non. C’est normal. Vous comprenez : j’ai réglé la sonnerie au plus bas. Pour ne déranger personne. On est bien chez soi, ici, mais sans être vraiment chez soi. Les voisins tiennent à leur tranquillité. Ils ont bien raison. Tout ceci pour vous dire que ma sonnerie ne fait pas de bruit. Mais moi, je sais. Et j’ai gardé de bonnes oreilles. Alors, forcément, j’entends…

Une pierre dans le jardin de Pascaline…

        

        --Le téléphone, le téléphone, rumine celle-ci… Le téléphone : ça ne se fait pas de déranger les gens à l’heure des repas.

 

Louise sourit. Cette pauvre Pascaline n’entend rien à rien :

 

— Il appelle quand il le peut… De l’étranger, ce n’est pas toujours facile…

— Il… Il… Qui c’est, il ? Vous avez quelqu’un à l’étranger, vous ?

— C’est mon fils.

— Votre fils ? Il devait venir dimanche prochain…

— Justement ! Il vient d’appeler pour ça ! Il ne pourra pas venir. Il est en Allemagne, ces jours-ci. Il est bien ennuyé de devoir remettre sa visite. Oh ! Il ne me laisse pas longtemps sans nouvelles…

— IL est donc à l’étranger ? Première parole !

— Prien le sait bien. Il est au courant…

 

Prien pique de la fourchette dans son assiette.

 

— Ah ! C’était encore votre fils ?

 

Cet encore réjouit Louise. Elle lui explique :

 

         — Il ne sera pas rentré pour dimanche. Un imprévu. Dans son métier, c’est courant. Il a tenu à me prévenir, que je ne l’attende pas cette semaine.

         — C’est encore remis ? s’étonne Hermance.

         — Oui, admet Louise avec une moue à peine visible.

 

         Elle se détourne un peu, pour faire illusion.

 

         — Vous savez, on ne fait pas toujours à ses souhaits, dans la vie.

 

         Cette évidence clôt la petite discussion. Avec l’âge, un rien prend une importance démesurée. L’on attaque les plats.

 

         — Du poulet, ronchonne Prien. Encore du poulet ! Ca ne vaut pas un bon bifteck de cheval…

 

         Mais les goûts de Prien n’intéressent pas ses femmes. Hermance et Pascaline savent bien que Louise a un fils. Elles savent que ce fils est bien placé, qu’il voyage beaucoup. Ce qui ne l’empêche pas de s’occuper de Louise.

 

         — Sa mère, place Pascaline. Il s’en occupe, de sa mère… Si elle était malade, comme moi…

 

         Il serait venu un jour. Ni Prien, ni Hermance , ni Pascaline ne s’en souviennent. Forcément, explique Louise, puisqu’ils étaient absents. Ils devaient être partis papoter tous les trois, dans la salle de télévision. Il faut dire que le fils de Louise ne fait pas annoncer ses visites au clocher du village. Donc, il serait venu un jour. Et puis, il téléphone. Souvent, même, Cela, les trois le savent aussi. La preuve, il vient encore d’appeler, ce midi ! Oh ! Louise devait bien s’y attendre ! Elle n’a pas laissé sonner l’appareil longtemps.

Pascaline mâche des épines.

 

         — Votre Renaud, aborde-t-elle, que devient-il ?

 

         Louise rectifie tout de suite :

 

— C’est Arnaud ! Arnaud, pas Renaud…

— Je veux dire : votre Arnaud…

 

Louise en parle rarement d’elle-même. Peut-être pour narguer les autres pensionnaires. Les résidents comme il est mis sur les notes de service. Arnaud a une belle situation. Une situation brillante, qui doit susciter bien des jalousies. Quelle situation ? Louise ne saurait pas préciser. Bien entendu, cela porte un nom. Mais, avec l’âge, la mémoire vous fait bien des infidélités. Toujours est-il qu’avec tous ses diplômes, dont elle finit par mélanger les abréviations, Arnaud est un monsieur à présent. Un monsieur, fort occupé, et qui passe beaucoup de temps au loin.

 

Louise sait bien qu’elle doit en parler avec tact. Elle n’évoque la brillante situation de son fils que pour l’excuser de ne pouvoir venir lui faire visite aussi souvent qu’il le voudrait. Car il a beau être loin — et quand je dis loin, ce n’est pas le premier hameau en tournant à droite, c’est le plus souvent à l’étranger — il a beau être loin, il n’en oublie pas pour autant sa vieille maman. Ah ! Ça non ! C’est lui qui l’a placée ici. Pour être sûr que pendant son absence, quelqu’un s’occupe d’elle. Si elle tombait malade, vite il ferait le nécessaire. Oh ! Plus vite que bien d’autres, restés sur place ! Et puis, avec le téléphone… Il a les moyens, vous comprenez, d’appeler du bout du monde… Et même, il lui arrive parfois de s’adresser à la directrice, sans crier gare, pour savoir. Mais, chut ! n’en parlons pas : cela ferait des histoires !

 

— Vous avez un bon fils, fait Hermance.

 

Louise est aux anges. Pareil compliment va toujours droit au cœur d’une mère.

 

— Un jour où il pourra venir, et où il aura cinq minutes, je vous le présenterai ; mais, vous savez, il est toujours si pressé, avec ses responsabilités…

 

Le repas finissant, la conversation se poursuit. On parle des enfants, bien sûr. Encore et toujours des enfants. Des enfants qui sont grands, et bien grands, et des parents qui vieillissent.

 

Pascaline enfourche son dada :

 

— Ce n’est pas une grâce de vieillir, gémit-elle. Surtout quand on n’a pas de santé…

— Ah ! Plaignez-vous, Pascaline, reprend vivement Prien. Les misères vous ont été bien épargnées…

— Vous, les hommes, vous n’y comprenez rien…

 

Prien s’énerve. Ce n’est pas vraiment son habitude. Mais, quand il s’énerve ainsi, il élève la voix. Et on voit naître une larme au coin de l’œil.

 

— Vieille bourrique que vous êtes ! Les peines des autres ne vous intéressent pas…

 

Il fait effort pour n’en pas dire davantage.

Pascaline repousse son yaourt et se lève.

Hermance et Louise la suivent.

Prien est seul à table. Autant dire qu’il est seul dans le réfectoire. Alors, il se tait. Sa vie n’intéresse personne. Chacun n’a-t-il pas ses épreuves ? Alors, il allonge le bras vers une bouteille oubliée sur la table voisine.

En quittant Hermance, Pascaline grommelle :

 

— Elle a bien de la chance, Louise, de pouvoir s’appuyer sur son fils. Si elle était malade…

 

Mais Hermance l’a laissée là, et Louise a déjà refermé sa porte.

Il y a encore eu contrordre. Arnaud n’a pu venir. Il a une belle situation, mais la paie de sa liberté. Il a donc téléphoné à Louise.

 

— Elle aurait tort de se plaindre, elle, ronchonne Pascaline, qui vient de se découvrir une forte migraine. Non pas la migraine ordinaire, s’abattant sur l’une ou l’autre. Mais une migraine mahousse, dont rien ne viendrait à bout. Quand on n’a pas de santé…

 

Mais Louise ne se plaint pas. Arnaud lui téléphone souvent. Il n’a pas d’heure pour appeler. Sauf pendant les repas. Ses soucis, ses responsabilités, n’altèrent en rien ses bonnes manières. Prévenant et délicat, on le citerait en modèle.

 

— Il a ses qualités, s’excuse Louise, mais il est comme la plupart des fils. N’exagérons rien !

 

Hermance, sans chercher à rien exagérer, reconnaît qu’Arnaud est un bon fils, et s’en réjouit. Au contraire de Pascaline empoisonnée par la jalousie et sa quête de maladies nouvelles. Prien se tait. Il se garde bien d’évoquer le bonheur de Louise. Ses plaies saigneront toujours. Il se tait, pour n’avoir pas à montrer qu’il souffre.

 

Louise en convient volontiers : son fils n’est pas un maniaque de la plume. Les voisins accourant au-devant du facteur, tous les matins, peuvent en témoigner. S’il y avait une lettre pour elle, ça se saurait ! Mais il n’y en a jamais… Forcément. Arnaud téléphone. Ah ! Juste ciel ! Que ferait-il sans téléphone ? Mais c’est tellement pratique. Ça ne traîne pas comme le courrier, qu’on a parfois du mal à lire. A cause des yeux. Et des lunettes qu’on a beau essuyer toutes les cinq minutes. Arnaud sait bien pourquoi il téléphone. Avec la vie qu’il a… Pas plus tard que ce matin, il a encore appelé. Parce qu’il a dû encore reporter sa visite. Louise a peut-être bien de la patience, mais son fils était le premier ennuyé. Surtout qu’il n’a pu encore donner la date précise de son arrivée.

 

— C’est bien agaçant, fait Hermance.

— Vous comprenez, c’est à cause de sa situation…

— N’empêche, il est trop pris !

— S’il était chômeur, Hermance, croyez-vous que ce serait mieux ?

 

De la patience, Louise n’en manque pas. Arnaud n’est pas venu comme il l’a laissé entendre. Sa visite a été remise, puis reportée, puis encore remise et reportée de nouveau. Oh ! Louise n’en fait pas un drame ! Elle est bien raisonnable…

 

— S’il n’est pas venu, c’est qu’il n’a pas pu… Mais n’ayez crainte, il viendra !

 

Il n’a pas pu, en effet. Le téléphone n’a cessé de sonner. Mais Louise, en bonne voisine, a réglé la sonnerie au plus bas. De telle sorte que personne n’est dérangé. Personne n’entend. Et les voisins, en bons voisins, s’y sont habitués. Ils associent dans la même compassion Arnaud, empêché d’accomplir ses devoirs filiaux et Louise, qui fait preuve de beaucoup de patience. Les moins charitables, car il en est toujours, jalousent Louise d’avoir un fils pour s’occuper d’elle.

 

Et puis, quelques rares faits nouveaux viennent rompre la monotonie de leurs vieux jours : les petites mésaventures, les maladies, les départs. Mais aussi, fort heureusement, les entrées. Tout nouvel arrivant fait nécessairement parler de lui. Le connaît-on ? Pourquoi vient-il ? Que vaut-il ?

 

Le dernier entré, justement, est un certain Joseph. On lui a d’abord donné du Monsieur Joseph, parce qu’il est bien mis ; et, aussi, pour montrer qu’il est encore un étranger. Mais on a vite sympathisé. Comment résister à la gentillesse désarmante d’un septuagénaire posé et dévoué ? Il sait parler comme il faut et, surtout, se taire quand il le faut. Prien prétend que c’est à présent qu’il faudrait lui dire Monsieur. Mais Joseph entend rester Joseph pour tout le monde. Pour ces dames, aussi. Et pour Louise, qu’il semble connaître. D’ailleurs, Joseph a pris l’habitude de s’arrêter chez Louise, après déjeuner, et d’y bavarder un moment. Quel mal à cela ? D’ailleurs, Arnaud ne téléphone plus à midi. Il a changé ses heures. Mais il ne délaisse pas Louise pour autant.

 

Peu à peu Joseph renoue connaissance avec des résidents qu’il avait perdus de vue. Avec Prien, par exemple. Et puis, surtout, avec Louise. Ils furent voisins de quartier, comme nous disons. Mais ils n’évoquent que bien peu le passé. Louise n’y tient pas.

 

— Ce qui est passé n’a plus de goût, dit-elle.

 

Et, poliment, Joseph aborde d’autres sujets.

Or, Joseph se présente un jour avec un petit air finaud, une bouteille entortillée dans du papier journal, à cause des langues.

 

— C’est du cassis, dit-il. C’est Angélique qui l’a préparé. Il doit être bon, si elle n’a pas perdu la main.

 

Louise est confuse. Elle sort un petit verre :

 

— Vous allez le goûter tout de suite, Joseph.

— Mais vous, Louise ?

— Vous savez bien que je ne bois jamais…

 

Joseph insiste, gentiment.

 

— Le fond du verre, Louise, histoire de trinquer.

 

Louise fait un effort, hésite, puis :

 

— Allez ! Je vais faire comme celles d’en bas. Mon Dieu ! J’ai eu la main lourde….

 

C’est vrai. Son verre est plein.

 

— A nous ! C’est du velours, celui-là !

— A nous ! Angélique a un secret, pour qu’il soit aussi doux…

 

Désormais, quand Joseph fait sa pause chez Louise, on met deux petits verres sur la table.

 

— Du doux comme celui-là ne saurait pas nous faire du mal…

— Et puis, ce sont de tout petits verres.

 

On n’avale pas ce nectar en soiffards. On déguste. Lentement. Tout en discutant.

 

— Quel âge peut bien avoir Angélique ? demande Joseph.

 

Louise ne répond pas. Elle est ailleurs. Immobile, devant la fenêtre, elle regarde passer un homme jeune, à une cinquantaine de mètres.

D’où il est, Joseph voit passer l’homme que Louise suit attentivement.

Il ouvre la bouche, prêt à parler :

 

— Voilà Arnaud qui passe, allait-il lâcher.

 

Car Joseph connaît Louise. Et son fils, Arnaud, qui passe à quelques dizaines de pas. Son fils Arnaud, qu’elle suit du regard. Comme chaque jour, sans doute. Puisqu’il habite à l’entrée du village et qu’il doit nécessairement passer par là pour s’y rendre.

Joseph se tait. Il vient de tout comprendre.

 

— Excusez-moi, Louise, je dois partir… J’ai promis à Prien d’aller lui remplir quelques papiers…

 

Et il s’éclipse, sur la pointe des pieds, confus d’avoir surpris le secret de Louise. Et pour la laisser, dignement, essuyer une larme que personne ne doit apprendre.

 

Mais personne n’apprendra jamais rien. Joseph n’y fera jamais allusion. Comme si de rien n’était, il rend visite à Louise, mais un peu plus tard, après qu’Arnaud soit passé. On aborde toujours les mêmes sujets anodins, devant le petit verre de cassis. A présent, c’est Louise qui, la première, a vidé son verre.

 

— Encore une goutte, pour ne pas boiter ?

— Merci Louise, je n’y tiens pas.

 

Mais Louise ne range pas la bouteille tout de suite. Sitôt Joseph parti, elle se verse un deuxième verre.

A table, Prien trouve Louise changée. Pas elle ; mais son comportement. Elle ne repousse plus son petit apéritif du dimanche. Elle s’est mise à rougir son eau, avec un peu de vin. Puis à mettre un peu d’eau dans son vin. Elle ne pense pas toujours à demander la carafe d’eau. Tant pis ! Une fois n’est pas coutume. Le vin servi en bas n’est pas mauvais du tout. Pourquoi les hommes seraient-ils les seuls à en boire ? Boire son verre en mangeant n’est pas du vice. Prien approuve, même :

 

— C’est bon pour le cholestérol !

 

Pour le moral aussi, reconnaît Louise. Cela lui donne du courage. Elle parle moins d’Arnaud. Et, petit à petit, elle se sent plus forte, plus gaie. Sans doute à cause du digestif, dont la première bouteille vient d’entrer chez elle. Parce que le cassis d’Angélique a moins duré que la misère…

 

Un midi, quelqu’un dit à table :

 

— Louise a bonne mémoire. Je l’ai entendue chanter, hier soir, une chanson de l’ancien temps…

 

 

                                                                                                                                        R. Berteloot

 

 

 

 

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