Une nouvelle de René Berteloot : 

Le fond du verre, Louise…

 

     L’animation gagne le réfectoire, comme à l’approche de chaque repas. Car il est de bon ton de prendre place dans la « salle d’en bas », comme disent les pensionnaires : ils ont décidé des « salles » pour chaque occupation commune. Ils investissent les lieux bien avant l’heure prévue. Celle, affichée à l’entrée de la « salle » — et en bien d’autres endroits, puisque c’est l’article 17 du Règlement intérieur. Mais horaire ou pas, ce sont les cuisinières qui décident.

     Les matinées d’ennui sont si longues : on vient échanger des nouvelles d’une petite santé qui ne va jamais bien fort. Avec l’âge s’installent les handicaps, la fragilité et la dépendance. On cherche à savoir ce qui se passe à l’extérieur. On interroge alors ceux qui peuvent encore mettre un pied devant l’autre. Et, surtout, ceux qui reçoivent souvent. Mais ce qui se passe, aujourd’hui, à l’extérieur devient de plus en plus extraordinaire, compliqué. Difficile à comprendre. Dehors est devenu un autre monde. Alors, on commente le menu, affiché lui aussi en deux endroits, pour ceux qui peuvent encore lire. Du menu, qui intéresse surtout les gros appétits, vite on glisse aux petites misères et aux problèmes de santé. A la difficulté de vieillir comme il faut, au temps qui ne passe pas et à l’ennui qui pèse…

     Il y a, bien sûr, une autre « salle », où revenir chaque jour sur les mêmes sujets de conversation. On y a installé la télévision ; et ceux qui la regardent réclament le silence. On n’est plus à l’âge de nourrir les querelles. Alors on baisse pavillon. Et puis, il y a l’autre « salle », celle du billard. Mais les joueurs font de grands gestes, et il n’est pas prudent de rester assis, contre le mur. A cause des longues queues qui peuvent vous atteindre et vous faire mal. Il y aurait bien le hall, juste à l’entrée, mais c’est un continuel va-et-vient, surtout à l’heure du courrier. D’ailleurs, les jumeaux, comme on les appelle, Arsène et Sidoine, y sont installés à demeure, leur transistor posé sur la petite table, entre eux deux. Deux égoïstes, ceux-là. Ils mettent leur appareil en sourdine, si bien que personne ne peut en profiter. Il faut bien le reconnaître : s’ils ne demandent rien à personne, ils n’en disent pas mieux. Passe pour les jumeaux. Mais il y a Noémie, qui tourne en rond sitôt levée, apostrophant l’un et l’autre :

  • C’est-y l’heure d’aller manger ?

     D’un repas à l’autre elle déambule, mâchonnant dans sa bouche édentée ce qui lui tombe sous la main.

 

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