692 ou L’ESCAPADE

 

          La sirène enrouée étire, dans le calme méridien, le long meuglement de son appel : celui de treize heures. Musette à l’épaule, Rémi pèse sur la clenche de la porte encore gonflée du dernier orage. « C’est moi, patronne ! » fait-il. Par habitude. Mais il sait que sa logeuse ne répondra pas. Tout simplement, c’est sa façon de ne pas partir comme un chien. Et de se persuader, surtout les jours de nostalgie, qu’il n’est pas vraiment esseulé. Le voici, maintenant, à l’angle du coron. Là, on a aménagé en placette, avec quatre tilleuls qui n’ont jamais porté verte feuille, une manière de patte d’oie où l’on prend à droite, pour grimper la côte. On y voit déjà s’essouffler quelques mineurs, par petits groupes que l’heure réunit. Mais Rémi, lui, ne s’inquiète jamais de rejoindre personne avec qui marcher de conserve. Ce raidillon surtout, qui vous prend aux poumons, il tient à l’attaquer seul. Pour n’avoir pas à parler. Pour garder ses pensées et ses rêves.

          Trois robiniers épargnés par la cognée et un criquier, dont on n’a jamais compris qu’il ait pu survivre, émergent du clair taillis longeant la côte jusqu’au faîte. Ce semblant de campagne suffit pour décor à quelques rêves, les mêmes toujours repris dans son obstination morose. Car Rémi n’a jamais pu se résigner à la mine. Voici qu’il cède, comme chaque midi, à l’enivrante illusion de s’évader, le temps du trajet. Or il cède aujourd’hui bien plus facilement que d’habitude. Le spleen alourdit son cœur de déprimante amertume. Les paupières un peu baissées pour s’isoler du monde — pour s’isoler du sien, où tout est asservi à la mine — il avance lentement. Mais nul ne s’en étonne, puisque la montée est forte.

          Comme sur un signal secret, le cœur du taillis se met à gringotter, et l’herbe poudreuse du talus vibre de cent stridulations. Machinalement, Rémi tire sa montre accordée à l’heure de la lampisterie, pensant résister encore à l’envoûtante sollicitation du simple bonheur de vivre. Au vieux chêne marquant le replain, l’on n’est qu’à mi-chemin. Là, il faut choisir, s’engager carrément sur la route étroite au bitume rapiécé.

          Or, brusquement, sur un coup de tête dont il ne revient pas, Rémi prend à gauche. Un randon bossué naît là, d’une boucle contournant un transformateur couvert de graffiti. Pour se faufiler dans le « Bois Carré » Rémi fait cinq mètres, puis s’arrête. Son audace le surprend et l’inquiètre. On entend des mineurs à bout d’haleine sacrer contre le raidillon puis se diriger vers le puits en conversant bruyamment. Le gravier crisse encore sous les fortes semelles de ces derniers, les mêmes par habitude : Jules Luette et Alphonse Blond. Rémi les reconnaît à leur voix. Il hésite un instant : s’il les suivait ? En hâtant le pas et sans traîner au vestiaire, il pourrait encore descendre par la dernière cordée.

          Le deuxième appel de la sirène déchire le silence à peine rétabli. A quoi sert-il maintenant d’hésiter ? Il est trop tard pour reprendre le « bon chemin ». Celui qui mène à la mine, et qu’il suit depuis dix ans. Depuis qu’il est le herscheur au numéro de lampe 692. Le chef-lampiste aura fait fermer les guichets et son âme damnée Gertrude aura déjà entrepris de relever les matricules des absents. Voici Rémi condamné à son aventure.

 

 

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