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MAIS QUI DONC ETAIENT

CES "LITTERATEURS PROLETARIENS"? (2)

 

 

          Nous avions évoqué, dans un article précédent, ces énigmatiques "littérateurs prolétariens", ainsi que leur secrétaire, Gabriel Toutin, sur lequel nous pouvons apporter quelques précisions.

         Gabriel Toutin est né en mars 1899, à Mantes la Jolie de père "non désigné". Pas d'informations sur son enfance, ni sa jeunesse, si ce n'est un court texte, manifestement autobiographique, bien que rédigé à la troisième personne : " L' activité de Gabriel Toutin se manifeste de bonne heure, à 15 ans, dans le syndicalisme et l' entraîna dans des voies anarchistes. Ses premiers écrits sont des manifestes violents contre la guerre"(1).

         En 1918, date de son incorporation militaire, il demeure aux Alluets le Roi, chez son grand-père (sa mère est décédée). Son registre matricule indique qu'il a été "réformé temporaire" quatre fois consécutives, de 1919 à 1923, pour "aphasie émotive très marquée", "bégaiements intermittents", "troubles névropathiques", "troubles psychopathiques d' origine constitutionnelle" pour être définitivement réformé en ...septembre 1939. Mais quand-même : "bon état général" Alors ? Simulation d' un gamin de dix-huit ans, peu soucieux d' être incorporé en avril 1918 et pris ensuite à son propre jeu ? "Soldat malgré lui, militaire sans le savoir"(2). Quant à sa profession, il est mentionné : "monteurs d' avions", mais le terme est rayé et remplacé par "secrétaire syndicat écrivains"

        Il se mariera en 1923, à Paris ; l' acte mentionne que sa femme est herboriste, mais il semble qu'elle ait été antérieurement "professeur au Cercle populaire de l' enseignement laïque, 51 rue de Belleville". Il divorce en1929 et se remarie en 1937, avec une "artiste-décoratrice". Puis l' Etat-Civil perd sa trace....

        Mais pas les journaux ! L' Humanité signale que "tandis que notre camarade Toutin Gabriel mettait de l'ordre dans sa maison […] un coup de fusil retentit.. des plombs vinrent s' écraser contre la façade de bois du modeste abri de notre ami"(3). Modeste abri ? "Bicoque", pense plutôt le journaliste anonyme du Siècle, qui ironise sur les vers envoyés par Toutin au Garde des Sceaux : "Ce sont là des choses qu' un épicier-poète-fût-il communiste- ne pardonne pas"(4).

        Son œuvre se limite à un ouvrage, le Roi de Grenade, tragédie en cinq actes, suivie de poèmes et contes, aux éditions Figuières (1926). Là encore, réactions moqueuses : "Nous pouvons prédire à cette pièce, si on a le courage ou l' habileté de la mettre en scène, un succès inconnu depuis le vieux Ponsard."(5) . Ou encore : "Un quatrain de M. Poincaré nous est communiqué. Un auteur, M. Toutin Gabriel, avait parlé de l' ancien président de la République dans une de ses poésies. M. Poincaré lui a, paraît-il , répondu dans le quatrain suivant :

 

                                                                                                    Poincaré, qui n'est pas encore coupé par tranche,

                                                                                                    A reçu de Toutin l' hommage inattendu.

                                                                                                   Il tient honnêtement à lui payer son dû

                                                                                                   Et lira le volume un des futurs dimanches.(6)

 

          En 1926 sort le premier numéro de sa revue, La Cité Future, "organe du Syndicat des Littérateurs". Cette revue n'étant pas répertoriée à la Bibliothèque Nationale, il n'est pas possible de savoir combien de numéros ont été publiés, ni d' avoir une idée sur son contenu et sur ses collaborateurs

         "Rejeté" par l' Armée, tête de Turc de plusieurs échotiers, il se trouvera également exclu de la Société des Gens de Lettres ( admis en 1926, parrainé par Hugues Lapaire, il est radié en 1930) exclu de l' Université Ouvrière de Georges Cogniot ( pour "avoir commis un abus de confiance"(7) et sera l'objet d'une "mise en garde" de l" A.E.A.R.pour s' être livré "à une besogne de provocation"(8). On est loin du "camarade Toutin" de 1925 et de la période 1924-1933 où les "Littérateurs prolétariens" étaient régulièrement et "officiellement" mentionnés dans les manifestations de gauche.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                   D. Cottel, pour l'A.P.L.O.

 

 

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Notes :

1) In Anthologie de la poésie naturelle, de Brien et Gheerbrand, K éditeur, 1949 et ouvrage contient cinq textes de Toutin, présentés comme tirés de la revue "La Cité Future" (avec une erreur de date quant à la parution de la revue : 1937 pour 1927

  1. idem

  2. L' Humanité, 21/03/1925

  3. Le Siècle, 01/03/1926

  4. id. 20/01/1926. Ponsard, dramaturge "neoclassique" était apprécié de Proudhon ; mais la comparaison ne semble valorisante ni pour Ponsard, ni pour Toutin.

  5. L' Intransigeant, 21/01/1926

  6. L' Humanité, 09/12/1933

  7. L' Humanité, 22/02/1934 ; l' A.E.A.R., Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires, proche du Parti communiste.