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Charles GILLE

Un vrai chansonnier et un vrai poète


                                                                                                                                                                                                            « Ce n’est pas un écho, c'est une voix

Eugène BAILLET

 

 

          Charles Gille est l’un des chansonniers quarante-huitards qui ont le plus fortement marqué leur époque. Il est peut-être le seul qui l’ait doublement marquée : par l’originalité de son œuvre et par son comportement personnel bien caractéristique. L’ironie du sort a voulu que ce poète authentique, authentiquement ouvrier soit du nombre de ceux que la mémoire du peuple aura trop facilement oubliés. Sa tombe a disparu du cimetière du Père-Lachaise au bout de quelques années, tant il est vrai que les traces des pauvres gens s’effacent les premières. Ses œuvres, qui ne furent pas réunies de son vivant, ne furent publiées après sa mort, en un recueil, que grâce à la fidélité pieuse et agissante de quelques amis. Sans doute faut-il voir là ma raison de son oubli injuste et prématuré.

 

           Charles Gille est né le 6 janvier 1820 à Paris, passage Saucède. De nos jours, ce passage n’existe plus. Sur son emplacement approximatif passe la rue Turbigo. Mais à cette époque, ce lieu ne manquait pas d’animation, à cause des commerces ou des échoppes d’artisans qui s’y étaient installés. Le passage était même vitré, pour la plusgrande satisfaction des promeneurs, et même pour certains adeptes des petits métiers qui pouvaient ainsi exercer dehors.

 

            Madame Gille, la mère de notre chansonnier, tenait là une modeste boutique de corsetière. Veuve, elle avait deux enfants, Eugénie (1) et Charles. Elle tirait de son travail de quoi les élever pauvrement, certes, mais sans que ce fût vraiment la misère. Charles put même fréquenter l’école, comme l’écrit Eugène Baillet (2) :

 

            A six ans, ses parents le mirent à l’école mutuelle de son quartier, d’où il sortait à douze ans pour entrer en apprentissage.

 

           Sa mère était corsetière : elle le fit coupeur de corsets, profession qu’il exerça longtemps.

 

           Doué d’une intelligence peu commune et qu’il s’appliquait à cultiver par la lecture assidue des poètes, des historiens et de tous les bouquins que le hasard lui procurait, Charles Gille à seize ans, la tête pleine de chansons, rimait correctement. Si la forme laissait parfois à désirer, la pensée était déjà claire et originale (3).

 

           La pensée claire et originale : sans doute est-ce l’un des points caractéristiques par lesquels Gille se distingue des autres chansonniers de son époque. Nous y reviendrons par la suite. Retenons pour l’instant qu’à seize ans notre coupeur de corsets rimait correctement. Tout porte à croire qu’étant donné le climat politique et social de ces années-là, notre jeune poète ne puisait pas son inspiration dans les languides émerveillements des nantis. Ses premières œuvres retrouvées confirment que la politique le tentait. Il prenait déjà pour chanter des accents subversifs. A dix-neuf ans, nous le retrouvons dans les goguettes, c’est-à-dire dans les sociétés chantantes politiques.

 

           Ces goguettes (4) constituaient un phénomène propre à cette époque, qui peut s’expliquer facilement. En effet, les ouvriers ne lisaient pas – ou peu – les journaux. Ceux-ci, d’autre part, étaient rares, coûteux, leur publication sévèrement réglementée. Par conséquent, comme l’écrit Marius Boisson : … le pamphlet politique prit donc la forme essentiellement française de la chanson.

 

           L’origine de ces goguettes semblerait remonter à la fin du XVIII° siècle ; elles prirent leur essor à la fin du Premier Empire. On attribue au chansonnier Emile Debraux la fondation des goguettes populaires. En 1818, ces sociétés s’établissaient dans plusieurs quartiers de Paris et se réunissaient sans ordre. E, 1820, on en comptait des centaines dans Paris et sa banlieue. De 1830 à 1848, l’ère des ouvriers-poètes fut aussi la belle époque des goguettes. Celles-ci s’étaient organisées. Elles portaient chacune un nom particulier et tenaient leurs séances à jour fixe, sous la responsabilité d’un président (6), d’un vice-président et même d’un secrétaire (le maître des chants). Les réunions avaient lieu le plus souvent chez un marchand de vin, dont les consommations étaient rarement buvables. La plus fréquentée des goguettes était alors Les Amis de la Vigne tenant assises 15 chaussée Ménilmontant (7). Leur nombre ne devait que croître jusqu’en 1848, comme en témoigne le chansonnier Vinçard (8) :

 

           Elles fonctionnaient librement, sans aucune autorisation que celle, tacite, du com missaire de police. Ce qu’il y a de positif, c’est que la plus grande indépendance était laissée à ces réunions, toutes composées d’ouvriers ; on chantait et on déclamait là toutes sortes de poésies, sérieuses ou critiques, et, parmi ces dernières, les attaques contre le gouvernement et contre l’Eglise ne manquaient pas (9).

 

            Cette liberté dont parle Vinçard était toute relative, comme nous le verrons par la suite…

 

           Donc, Charles Gille chantait dans les goguettes dès dix-neuf ans. Deux ans plus tard, en 1841, nous le retrouvons président de La Ménagerie (10) sous le surnom du Moucheron. Les séances de La ménagerie avaient lieu le mercredi. On commençait à chanter dès que treize animaux étaient réunis (le chiffre 13 étant destiné à braver la superstition). Au besoin, un authentique chien ou chat, rôdant par là, faisait le treizième. On acceptait les visiteurs (rossignols) et les visiteuses (fauvettes). Les séances se déroulaient suivant un certain rituel, comprenant notamment le baptême. Plus de 500 membres furent baptisés.

 

              Dès lors, Charles Gille ne cessa de fréquenter les goguettes, où son talent indéniable le faisait remarquer et où il ne manqua pas de faire le connaissance de nombreux autres chansonnierspopulaires :

 

          Ces chansonniers dispersés – écrit Eugène Baillet (11) – se réunirent bientôt et formèrent un groupe qui choisit pour ses réunions les sociétés chantantes dites go guettes, qui florissaient alors à Paris et dans la banlieue.

 

             Charles Gille et Gustave Leroy étaient les plus vaillants de ces jeunes trouvères et parmi ceux qui les entouraient, figurait en première ligne Joseph Landragin…

 

            Les poètes authentiquement ouvriers, les chansonniers réellement issus du peuple étaient alors nombreux. Faute de pouvoir les citer tous, notons au passage : Constant Hilbert, tailleur à Paris, Alexis Durand, menuisier à Fontainebleau, Magu, tisserand à Lizy-sur-Ourcq, Savinien lapointe, cordonnier à Paris, Jean Reboul, boulanger à Nîmes, Paul Germigny, tonnelier à Chateauneuf-sur-Loire, Beuzeville, potier d’étain à Rouen, et puis le ciseleur Evrard, le maçon Poncy, le vidangeur Ponty, le serrurier Gilland, le graveur sur bois Pister, le passementier Marchand, le cordonnier Gonzalle. Et enfin les connus, ceux qui avaient un nom : Eugène Pottier, Charles Colmance, Eugène Leroy, Jean Baptiste Clément, Louis Festeau, Pierre Dupont.

 

               Or, comme le fait remarquer Henry Poulaille (12) :

 

             Le vrai chansonnier de l’époque quarantehuitarde n’est pourtant pas plus Pottier que Pierre Dupont. C’est Charles Gille, resté quasi inconnu. Gille avait l’ironie et le mordant de l’un et de l’autre et, peut-être, du moins à l’époque quoique plus forte ment que Pottier, le sens de classe.

 

            Il faut reconnaître – comme l’écrit avec raison Jean Prugnot (13) – que les ouvriers poètes manquent d’originalité, pour la plupart ; ils imitent des modèles et ces der niers, flattés dans leur amour-propre, ont trop tendance, en retour, à les louer exagé rément.

 

              Le plus doué des chansonniers d’alors semble être Gustave Leroy (14). Mais celui qui suscitait cette indéniable dévotion qui aujourd’hui peut étonner, celui que s’essayèrent à imiter le plus souvent les chansonniers populaires, ce fut Béranger. Les persifleurs assurent que Béranger, le bourgeois, sut adroitement mener sa barque. Ce n’est pas totalement faux. Toujours est-il qu’il eut une très forte influence sur les ouvriers poètes contemporains, et qu’il contribua ainsi à libérer la chanson :

 

             Il paraît certain que les chansonniers ouvriers et, surtout, les chansonniers socia listes, suivant la voie ouverte par Béranger, ont contribué très largement à donner sa forme moderne à la chanson. (Pierre Brochon) (15).

 

            Gille, lui, fait exception. Son souci n’est pas d’imiter, de courtiser ses aînés, mais de créer. Il rêve d’éduquer le peuplepar la chanson.

 

            De fait, ce qui frappe chez Gille, c’est le ton personnel de la chanson. La langue est simple, il n’a pas le souci de rhétorique de ses confrères du temps. − (Henry Poulaille). (16).

 

              Ce n’est pas Béranger – dit justement Eugène Baillet − ce n’est pas Nadaud, ce n’est pas Dupont, c’est Charles Gille. Ce n’est pas un écho, c’est une voix.

 

               Et Poulaille confirme :

 

               Charles Gille était un vrai chansonnier et un vrai poète.

 

              A dix-neuf ans, nous l’avons vu plus haut, Gille fréquente les goguettes (17). Il y chante La Fête des Champeaux, « œuvre de revendication, d’un sentiment très élevé (18) ».

 

             Une pensée géniale le guide : il veut enseigner au peuple ouvrier, qui vient l’écouter et l’applaudir dans les réunions chantantes, l’histoire de la Révolution fran çaise en chansons. Il commence la série par Le Vengeur, et bientôt tout Paris chante :

 

              « Les marins de la République

              « Montaient le vaisseau le Vengeur (19).

 

Sui             Suivent d’autres chansons, dont beaucoup connaissent un réel succès : Le départ de la Garde nationale en 1792, La Trente-deuxième demi-brigade, Le Bataillon de la Moselle ;

 

« Ma      " Marchant d'aplomb sous les glorieux lambeaux

« De sa bannnière immortelle :

« V’là l’bataillon d’la Moselle

« En sabots !

« V’là l’bataillon de la Moselle.

 

Au dernier rendez-vous, en 1876, nous étions encore une cinquantaine (47).

 

Charles Colmance (48), rival en popularité de Gustave Leroy (49) et de Charles Gille, rendit à ce dernier un éclatant hommage, sa chanson Charles Gille, dédiée à Mademoiselle Eugénie Gille (50).

 

Quant à son ami Eugène Baillet, il prit l’initiative, comme nous l’avons vu plus haut, de rassembler et d’éditer les plus connues de ses chansons, sortant ainsi l’auteur de l’oubli total.

 

                                                                                                                                                                                                                                       A P L O

Notes

 

1. – Née en 1812. Epousa le chansonnier Noël Mouret. Mourut au commencement de 1880.

2. – Eugène Baillet eut l’idée et le mérite de réunir les chansons de Gille : Chansons de Charles Gille, Paris, Labbé, 1893. Il fut le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Paris-Chanson, et écrivit plusieurs notices biographiques de poètes-ouvriers. On lui doit aussi : De quelques ouvriers poètes,Paris, Labbé, 1898. – Réédit. Bassac, Plein Chant, 1994.

3. – In Chansons de Charles Gille, préface-notice.

4. – Malheureusement, les documents sur les goguettes ne sont pas abondants. Ce sont surtout les écrits de deux chansonniers, Eugène Imbert (La goguette et les goguettiers, réédit. Bassac, Plein Chant, 2013 et Eugène Baillet, cf supra) qui servent de référence à ce sujet.

5. – Marius Boisson : Charles Gille, le chansonnier pendu, Paris, Peyronnet, 1925.

6. – Le bureau où siégeaient président, vice-président et maître des chants était appelé boutique d’herboriste, parce qu’il était entouré de lierre et de mousse. Les plus élégants y entremêlaient des roses artificielles.

7.– Citons parmi les autres goguettes : Les Joyeux (Boulevard Chopinette), Le Pot Blanc (faubourg Saint-Honoré), Les Francs Gaillards (barrière du Maine), Les Altérés (cour de la rue de l’Oreillon), Le Petit Tambour (quai de la Tournelle), etc…

8. – Jules Vinçard, dit Vinçard aîné (1796-1882). Ouvrier en mesures linéaires, chansonnier, saint-simonien, auteur des Chants du Travailleur et des Mémoires épisodiques d’un vieux chansonnier saint-simonien. Fréquenta les goguettes. Un détail : apprit à lire à treize ans (c’est sa mère qui le lui apprit).

9. – Vinçard aîné : Mémoires épisodiques d’un vieux chansonnier saint-simonien, Paris, Dentu, 1878.

10. – Cette société était appelée également Les Animaux. Le permière séance se tint, en 1841, rue Saint-Germain l’Auxerrois, chez un marchand de vin : Bacquet.

Beaucoup de membres de La Ménagerie furent tués sur les barricades en 1848.

11. – Eugène Baillet, préface à Joseph Landragin : Chansons d’un Homme libre, Paris, Labbé, 1882.

12. – Henry Poulaille, in Les chansonniers de 48... Revue Maintenant, N° 9/10, juin 1948.

13. – In Revue Maintenant, N° 9/10, juin 1948.

14.Gustave Leroy, brossier. Né à Paris le  octobre 1818. Est mort à Paris, d’une chute dans une maison en construction, le 14 avril 1860.

15. – Pierre Brochon : Le Pamphlet du pauvre, Paris, Editions sociales, 1957.

16. – op. cit.

17. – C’est à la Lice Chansonnière qu’il rencontre Vinçard aîné, lequel était son voisin du passage Saucède. Les témoignages de Vinçard aîné sur Gille sont des plus intéressants. Ils nous ont beaucoup éclairé.

18. – Eugène Baillet, op. cit.

19. – Id. ibid.

20. – Gille a composé Les Mineurs d’Hutzel à 22 ans.

21. – Certainement l’Union des Camarades, dont le but était l’entraide et l’instruction mutuelle.

22. – Pierre Brochon : Le Pamphlet du pauvre, p. 96.

23. – Henry Poulaille : Les Chansonniers de 48… in Revue Maintenant, N° 9/10, juin 1948.

24. – Pierre Brochon, op. cit. p. 95.

25. - Id. ibid. p. 10.

26. - Id. ibid. p. 12.

27. - Henry Poulaille, op. cit. p. 446.

28. – « Charles Gille – écrit Vinçard dans ses Mémoires épisodiques… − était mon voisin. Sa mère tenait un petit magasin près du mien, passage Saucède. Il venait souvent causer avec moi. »

29. – Vinçard aîné, Mémoires épisodiques…, p. 218.

30. – Henry Poulaille : op. cit. p. 446.

31. – Firmin Maillard : La cité des intellectuels.

32. – Eugène Baillet, cité par Marius Boisson : Charles Gille ou le chansonnier pendu, Paris, Peyronnet, 1925, pp. pp. 21 et 22.

33. – Vinçard aîné, op. cit. pp. 218-223.

34. – Pierre Brochon, op. cit. p. 296.

35. – Vinçard aîné, op. cit. p. 221.

36. – C’est lui qui rassembla les œuvres de Charles Gille et les fit éditer en un ouvrage posthume.

37. – Ce qui a pu faire écrire que Gille était instituteur : «  GILLE Charles-Eugène. Chansonnier. Né et mort à Paris (1829-1856). Ouvrier, il s’instruisit lui-même, devint instituteur (c’est nous qui soulignons), écrivit des chansons et se suicida après le refus, par le Théâtre-Français, de sa comédie en vers, Le Barbier de Pézenas. Gille a laissé une trentaine de chansons politiques, satiriques et grivoises, où l’on trouve de la verve et de l’originalité ; Les plus connues sont : Le Vengeur, La Trente-deuxième demi-brigade, Le Bataillon de la Moselle, Allez cueillir des bleuets dans les blés. » (Nouveau Larousse illustré, t. IV, p. 846).

38. – Eugène Baillet : op. cit., repris par M. Boisson.

39. – Pierre Brochon : op. cit. p. 99.

40. – Vinçard aîné : op. cit. pp. 221-222.

41. - Selon d’aucuns, Gille aurait composé cette comédie pendant sa détention à Sainte-Pélagie.

42. – Une ancienne prostituée, dont il avait fait sa compagne.

43. – Charles Gille habitait alors rue des Mauvais-garçons.

Au mois d’août 1896, le chansonnier stéphanois J.-F. Gonon fait un petit voyage à paris ; il y est reçu par de nombreux chansonniers, ses amis, et notamment par Eugène Baillet, qui lui fait faire une excursion à travers les rues de la capitale. Baillet s’appuyait sur la canne de Béranger, que lui avait léguée Savinien Lapointe. Entre autres curiosités, l’historiographe de la goguette montre la maison où Gille s’est pendu : « En rue des Mauvais-Garçons, la fenêtre de la chambre où se pendit l’ouvrier coupeur de corsets Charles Gille ».

Cf aussi : J.-F. Gonon : Histoire de la Chanson stéphanoise et forézienne…

44. – Marius Boisson : op. cit. p. 40.

45. – Vinçard aîné : op. cit., pp. 222-223.

46. – Eugène Baillet : op. cit.

47. – La Chanson, de mai 1878 publiait cette information : « Grâce à l’infatigable action de Noël Mouret pour perpétuer la mémoire des chansonniers morts, un groupe d’amis, malgré le mauvais temps, se sont réunis le jeudi 11 avril, rue Vieille-du-Temple, 104, chez l’ami Collignon, pour célébrer uniquement par des chansons de Charles Gille, le 22° anniversaire de la mort de ce chansonnier ». Noël Mouret était le beau-frère de Charles Gille.

48. – Chansonnier, ouvrier parisien, l’un des plus connus de l’époque, avec Leroy et Gille.

49. – Gustave Leroy (1810-1860). Brossier et chansonnier.

50. – In Colmance : Chansons, Paris, Vieillot, s.d.

 

 

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DEUX CHANSONS DE CHARLES GILLE

 

DANS LA PRISON DES VOLEURS

 

Air : Oh ! le bel oiseau, maman.

Dans la prison des voleurs,

Dieu ! qu’un homme honnête

Est bête !

Car ces messieurs les voleurs

N’ont d’égards que pour les leurs !

Vous saurez donc tous qu’un jour,

Pour un délit assez mince,

J’allai dans ce gai séjour

Coucher, sur l’ordre du prince.

Dans la prison des voleurs…

De prime l’on m’abordait

D’une façon toute aimable,

J’ai su que l’on attendait

Un filou foirt remarquable.

Dans la prison des voleurs…

J’avouai tout franchement

Mon fait ; alors la cohue

Regretta sincèrement

Son espérance déçue.

Dans la prison des voleurs…

Du plus insolent mépris

On ne me fit nul mystère,

On n’attachait aucun prix

A si chétif locataire.

Dans la prison des voleurs…

Me voilà donc en entrant,

Sachez-le, chers camarades,

Placé sur le dernier rang,

Le crime ici prend ses grades.

Dans la prison des voleurs…

Si vous habitez jamais

Cet aimable domicile,

Vous direz, je le promets :

Comme il avait raison Gille !

Dans la prison des voleurs…

                                                                                    (1847)

 

Chansons de Charles Gille (réunies pour la première fois, précédées d’une préface-notice par Eugène Baillet), – Paris, Louis Labbé, 20 rue du Croissant, 1893.

 

LES ACCAPAREURS

Air de Philoctète

Le grain est cher. L’avide accapareur

Dans son grenier l’entasse et l’enserre ;

Ses vieux amis, le froid et la misère

S’en vont heurter au toit du laboureur.

Si nous lassions les riches de prières

Ils nous rendraient des rires insultants.

Ressuscitons ce refrain du vieux temps :

Guerre aux châteaux ! Le pain manque aux chaumières.

Le grain augmente et les banquiers ont peur,

Déjà l’escompte a ralenti sa course ;

L’or, du négoce est la seule ressource

Et le commerce est en pleine torpeur.

Des fabricants aux classes ouvrières

Le pas est bref. Artisans des faubourgs

Que nos tocsins éveillent nos tambours !

Guerre aux châteaux !

Le pain manque aux chaumières.

Le grain augmente, augmente, et du pouvoir

Rien ne saurait stimuler l’inertie ;

Le mal provient de son impéritie ;

Il est le seul qui ne sache le voir.

Il va partout en prônant ses lumières.

Sot qui l’écoute et bien fou qui le croit !

Quand chaque jour le dénuement s’accroît :

Guerre aux châteaux ! Le pain manque aux chaumières.

Le grain augmente, augmente, augmente encor ;

A larges pas la famine s’avance,

Il va falloir dans son âpre balance

Pour contrepoids au grain mettre de l’or.

La pauvreté souffrira des premières,

Sauvons-la donc par un effort puissant.

A défaut d’or, hasardons notre sang :

Guerre aux châteaux ! Le pain manque aux chaumières.

Demain le grain pourra-t-il aumenter ?...

Tel que le vent qui poursuit sa marée,

L’agioteur, ardent à la curée,

D’un souffle impur peut le faire monter.

De la révolte arborons les bannières

Et pour devise inscrivons-y ces mots :

Egalité pour les biens, pour les maux ;

Guerre aux Châteaux !

Le pain manque aux chaumières.

                                                                                       (1847)

 

CHANSONS de Charles Gille (réunies pour la première fois, précédées d’une préface-notice par Eugène Baillet). – Paris, Louis Labbé, 20 rue du Croissant, 1893.