GERMAIN  DELATOUSCHE, PEINTRE, XYLOGRAPHE ET LIBERTAIRE

 

       Singulier parcours, singulière « carrière » que celle de Delatousche...

 

     Né en 1898 à Châtillon en Dunois, non loin de Chartres, fils de jardinier, il se retrouve vers l'âge de sept ans , suite à un accident qui a rendu sa jambe raide (il claudiquera toute sa vie) -, cloué au lit pendant trois ans. Il profite alors de ce loisir forcé pour dessiner, prenant comme modèles les illustrés dont il dispose ou le chat de la maison. Son père veut en faire un cordonnier, à cause de la position assise, si l'on peut dire, lui se voit artiste-peintre. Discussion, compromis : Germain se retrouve apprenti peintre-verrier, à Chartres, après avoir quitté l'école à treize ans. L'atelier ferme en 1915, Germain exerce divers petits métiers. Il « monte » à Paris en 1917. Autres « petits métiers » tout en étudiant peinture et dessin ; Il connait mouise et mistoufle, ces sœurs jumelles.

 

      Il semble être proche des Jeunesses Syndicalistes du 15e Arrondissement. Une « tradition »,véhiculée sans réelle référence, veut qu'il ait quelque peu chahuté dans un cabaret, Montéhus, l' « anarchiste cocardier », alors en pleine veine patriotarde, lui réclamant ses chansons pacifistes et antimilitaristes d'avant-guerre. Selon Léo Campion, Delatousche aurait participé, avec le futur chansonnier Michel Herbert, drapeau noir en main, à la manifestation du 1er mai 1919, pas particulièrement calme apparemment. C'est également en 1919 qu'il envoie une toile au Salon des Indépendants, dont il deviendra sociétaire (1920) puis membre du Comité (1944), charge à laquelle il renoncera ultérieurement (1945). Même parcours avec le Salon d'Automne : sociétaire (1927), puis membre du Comité (1946) dont il démissionne (1963).

 

      Que le lecteur n'en déduise pas que Delatousche était un peintre « académique » En 1921, il fonde Les Compagnons, groupe d'artistes-peintres, graveurs, sculpteurs, et est à l'origine de onze années d'expositions itinérantes, principalement dans les cafés ou cabarets, dont la montmartroise Vache Enragée de Maurice Hallé et Roger Tozini, qui deviendra le « siège » de l'association où Delatousche exercera diverses fonctions : « Delatousche, jeune pâtre de la Vache, remplissait les verres, soutenait les cœurs, ordonnait les cimaises. Il cumulait, avec ses fonctions de bistro, celle de metteur en page, de collaborateur et d'accrocheur de toiles d'amis1». C'est à la Vache enragée qu'il rencontrera Henry Poulaille qui « tartinai[t] à l'œil dans le journal »2   

 

       "Mais – ajoute Maublanc -- la Vache Enragée ne fut pas éternelle, et notre truand, au cours de l'automne 1922, joua le rôle de clochard avec beaucoup de dignité [...]Quelle que fut sa misère, ou sa désillusion, ou sa tristesse, Delatousche garda toujours un parfait respect de soi-même et des autres »Et Robert Tréno ajoutera plus tard : «  LA VIE EST BELLE ! C'était son cri de guerre, le joyeux slogan qu'il lançait entre deux bouffées de sa pipe[...]La vie, une garce, pourtant, et qui lui en avait fait baver. N'importe. Dès que ça allait mieux, ne fût-ce qu'un instant, le paquet de misère était oublié « la vie est belle » ...Elle l'était en tout cas pour deux gars, prisonniers évadés, quand ils franchirent le seuil de son atelier de la rue Croulebarbe, un matin de janvier, en 1941. Il ne les connaissait pas, ils étaient envoyés par des copains, ça lui suffisait .».3 Précisons que Robert Tréno était l'un de ces « prisonniers évadés ».

 

       L'essentiel de l' œuvre de Delatousche est consacré au vieux Paris. «  Paris change, mais rien dans ma mélancolie n'a changé », chantait Baudelaire. Germain a arpenté ce Paris, s'attachant à ces petites rues populaires, du XIIIe, surtout, souvent misérables et lépreuses, toujours dépourvues de passants, comme si elles vivaient leur vie propre, comme si elles se contentaient de suggérer leurvie intérieure  : il est frappant de constater combien les représentations de Delatousche s'accordent parfaitement avec les descriptions de logements sordides qu'a pu faire son copain Lucien Bourgeois dans ses écrits, que ce soit l' Ascension ou les récits de Faubourgs....

 

      Delatousche, ce sont aussi les bois gravés, illustrant tant les rues de Paris que tel roman d'auteur. La liste des illustrations serait trop longue ; contentons nous d'évoquer Jules Vallès, Henry Poulaille, Georges Vidal, Régis Messac, Maurice Hallé, ou la biographie de Gaston Couté par René Ringeas et Gaston Coutant. Sans oublier la revue ouvrière le Musée du Soir : Paul et René Berteloot ont utilisé des matrices originales de Delatousche, fournies par le bouquiniste Louis Lanoizelée, et que le lecteur de la revue découvrira au fil des pages.

 

        Expulsé de sa rue Croulebarbe -pour déraison d'urbanisme- et devant céder le terrain, tragique ironie, au premier « gratte-ciel » de Paris, Delatousche s'exile à Bouguenais près de Nantes, dans une maison qu'il aménagera entièrement , comme il avait aménagé son logis de la rue Croulebarbe.Il est, à ce sujet, déplorable que Michel Ragon ait répercuté, sans vérification, le jugement sévère --et totalement injustifié -- du peintre James Guitet , évoquant une « luxueuse propriété », chez « une dame apparemment fortunée », bref, « le vieil anar transformé en rentier »1 Autant d'affirmations infondées que l'on ne peut que déplorer sous la plume de Ragon dont on sait par ailleurs combien fut précieux son apport à l'histoire de la littérature prolétarienne.

 

       Impossible de terminer sans évoquer l'exceptionnelle qualité de ce livre*dans lequel le lecteur trouvera un ample panorama de l'œuvre de Delatousche ainsi que des articles de ceux qui l'ont connu et apprécié : Lucien Bourgeois, Henry Poulaille, Jean-Daniel Maublanc, Georges Turpin, René Virard..., ainsi que le passionnant « heurs anthumes mésaventures posthumes » modestement signé E. Th. Grand merci à vous, E. Th !!

                                                                                                                                                                                                   

 

                                                                                                                                                                                                 A.P.L.O .

     

  

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        * G. DELATOUSCHE, bois gravés, dessins, peintures, témoignages & documents. Bassac, Plein Chant, 2016.

1 - Jean-Daniel Maublanc : Delatousche. Ed. de la Pipe en écume, 1941

2 - Henry Poulaille : Le peintre Germain Delatousche ; article nécrologique ; revue le Musée du Soir, mars 1967

3 - Robert Tréno : Adieu Germain ! Le Canard Enchaîné, 9 novembre 1966.

        4 - Michel Ragon, « D'une berge à l'autre ». Précisons que, malgré l'insistance de Poulaille, Ragon n'a jamais écrit une ligne sur l'œuvre de Delatousche.